GS1 lance un groupe de standardisation sur la traçabilité des emballages ménagers réemployables.
Stéphane Cren, Responsable de l’initiative Impack’t, nous expose sa vision de la traçabilité appliquée au réemploi et de la standardisation.
En tant que Responsable de l’initiative Impack’t chez GS1, quels sont pour toi les enjeux de la traçabilité appliquée au réemploi des emballages ménagers ?
La « traçabilité » est un mot un peu « fourre-tout » et parfois mal compris. Ce dont il s’agit principalement, c‘est de la capacité à suivre les flux, les stocks et les états des emballages dans les boucles de réemploi. Ça a l’air d’une chose assez banale. Et pourtant, ça ne l’est pas tant que ça. Le réemploi des emballages, porté à échelle industrielle (celle qui est visée), concernera des dizaines, voire des centaines de milliers d’entreprises indépendantes qui seront appelées à générer et à diffuser des données de traçabilité pour les besoins d’une performance globale qui sera pilotée par des « tiers organisateurs », à l’image de Go ! Le Réemploi qui en est une sorte de préfiguration.
La traçabilité, appliquée au réemploi, est donc cette fonction appelée à mettre en réseau les entreprises, à les interconnecter bien davantage finalement que dans les traditionnels « flux linéaires », qui a fait perdurer des modèles de traçabilité « en cascade » assez rustiques, avec de faibles connexions entre les acteurs amont et aval.
« La traçabilité du réemploi sera donc cette chose inédite, de par la circularité du flux, la dimension de l’écosystème à venir et la diversité des secteurs et des typologies d’emballages. »
Car la loi AGEC et ses objectifs de 10% de réemploi en 2027 devraient s’appliquer sans distinction, aussi bien dans le monde des boissons que dans ceux des autres produits alimentaires, mais aussi la cosmétique, la restauration, etc. Il n’y aura pas de décalcomanie sur la base d’un modèle de traçabilité du réemploi importé de l’étranger, parce que le contexte règlementaire français pose un cadre inédit.
Les travaux chez GS1 France ont permis de mettre l’emphase sur cet enjeu. La traçabilité du réemploi a tout à voir avec les conditions du passage à l’échelle. D’abord parce que la visibilité sur les flux est bien entendu déterminante pour optimiser les boucles et donc leurs performances économiques et environnementales. Ensuite parce qu’elle est au cœur des problématiques de gestion du risque : sanitaire, industriel et même cyber. Enfin, et c’est moins intuitif, les choix en matière de traçabilité auront une incidence très forte sur les modalités concrètes de retour proposées aux consommateurs. Une part donc de l’adhésion du grand public se joue aussi à ce niveau.
Comment vois-tu les technologies de traçabilité évoluer, et avez-vous des partis pris chez GS1 France ?
Il faut à mon avis se garder de penser l’innovation essentiellement sous un angle technologique. Le gros de la transformation à opérer concerne les organisations, les modèles d’affaires et surtout… le social, avec l’ancrage nécessaire de nouveaux comportements dans la vie quotidienne.
Mais bien sûr, il y aura de la technologie dans les choix collectifs à venir. L’enjeu sera d’en mettre la juste dose, aux bons endroits. Nous sommes contraints dans nos choix par deux paramètres fondamentaux : 1- le coût unitaire (faible) de l’emballage et 2- la nécessité d’inclusion des PME et TPE dans les boucles de réemploi.
« Je dirais qu’à ce stade nous avons surtout un parti pris : celui de la « sérialisation ». Mais aussi une « vision » de moyen terme : celle de devoir tendre vers un « DataSpace ».
La sérialisation indique la faculté de donner une identité unique à chaque emballage. Demain, deux bouteilles R’cœur identiques pourraient ainsi être distinguées par exemple. Evidemment c’est un parti pris très structurant au démarrage de travaux de standardisation mais c’est aussi une manière d’en mesurer la faisabilité et l’applicabilité à tout type d’emballage. S’il s’avère trop couteux ou impactant dans le process de fabrication des emballages en verre par exemple, il faudra savoir en tenir compte.
Cette orientation est guidée par plusieurs préoccupations. D’abord, donner de meilleurs outils de gestion et d’optimisation aux opérateurs de réemploi : la sérialisation est très efficace pour détecter toutes les inefficiences, les corriger, améliorer la performance d’ensemble et automatiser les décisions opérationnelles. Elle permet également de suivre le nombre de cycles de chaque emballage ce qui favoriserait l’usage d’emballages plastiques réutilisables, moins lourds que le verre, et en cela moins contraignant pour le consommateur. Elle autorise aussi l’application de modalités de caution plutôt que la consigne, pour la restauration à emporter par exemple. Enfin, et c’est sans doute l’argument le plus puissant : avec des emballages sérialisés, il devient possible de faire porter la gestion du retour et de la consigne/caution par le smartphone des consommateurs. A partir de là, nous aurons la possibilité d’installer des points de collecte très rustiques (en complément des RVMs), peu chers et de mailler beaucoup plus densément le territoire pour alléger la contrainte du retour pour le consommateur.
Quant au DataSpace, et pour faire bref, il s’agit de la nécessité de se doter d’un espace de collaboration numérique qui puisse se passer d’un centre unique (une plateforme). Car il semble peu crédible, et peut être même guère souhaitable, qu’un seul opérateur soit chargé de piloter la circulation de tous les emballages réemployables, dans tous les secteurs d’activités, etc.
« Donc, il nous faut un espace numérique normé pour délivrer les identités numériques, les droits d’accès aux données, etc. »
Pour qu’un même centre de lavage par exemple puisse participer à plusieurs boucles de réemploi autonomes en utilisant un seul système (le sien) et collaborer efficacement avec l’ensemble des opérateurs de ces différentes boucles. Sous l’égide de la Commission Européenne, des standards de DataSpaces émergent. Il faudra apprendre à s’en saisir.
D’après votre expérience chez GS1, quel est le bon moment pour standardiser ?
Déterminer le bon moment, c’est sans doute le principal critère de succès pour qu’une démarche de standardisation débouche véritablement sur une transformation du réel. Mais comme souvent, il n’y a pas de recette miracle, et il faut une part d’intuition.
Ce à quoi nous assistons en France désormais, avec l’impulsion donnée (certes avec un retard à l’allumage) par la loi AGEC, c’est tout de même à une intensification inédite de la collaboration au sein de filières. Je ne suis pas certain d’être exhaustif dans ma connaissance des différents projets et consortiums qui se déploient en ce moment, et c’est très bon signe.
« Je pense également que la prise de conscience qu’il nous faut une « méta-organisation » au-delà des particularismes sectoriels est en cours de maturation ; de même au sujet du rôle structurant de la traçabilité. »
Ce qui est déterminant dans le moment présent, c’est de mettre en place la bonne articulation entre les mises en œuvre exploratoires (comme ReUse évidemment) et le travail à mener en matière de standardisation. Il faut pouvoir penser ces deux formes d’action comme complémentaires. Nous aurons besoin de Go! Le Réemploi à nos côtés, parce que votre expérience et votre capacité à vous projeter nous seront très précieuses.
Est ce qu’il y a des secteurs qui vous semblent d’ores et déjà plus faciles à standardiser que d’autres ?
Nous avons eu ces débats : Est-ce qu’il faut choisir de privilégier les secteurs les plus avancés en matière de réemploi ? Est-il praticable de faire travailler ensemble l’agroalimentaire, la cosmétique, la restauration ? Nous verrons ! Mais nous avons considéré que le meilleur moyen de nous rendre utiles était en effet d’ouvrir un espace de travail intersectoriel. Parce qu’à la fin, ces boucles de réemploi, aujourd’hui cloisonnées, auront la nécessité de proposer une forme de cohérence d’ensemble au consommateur : une lisibilité, une simplicité, sans quoi c’est l’échec assuré.
De cette analyse de la situation, nous en avons fait un leitmotiv : « Pour un modèle de traçabilité unifié ! ». Indiquant par-là que l’uniformisation totale n’est peut-être ni crédible, ni souhaitable mais que l’émergence d’un socle commun lui, nous semble essentiel.





